
Le paganisme est une mystique d’émerveillement. Le païen pose sur l’objet un regard d’amour joyeux et interrogateur : il aime et veut savoir, comprendre, s’identifier. Le procédé bouddhiste d’identification à l’objet lui est presque naturel. Son langage spontané est animiste, comme celui des enfants. Les païens peuvent dire avec le prophète d’une religion devenue composite : « Si vous ne redevenez semblables à ces enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux ». C’est pourquoi leur mode d’expression religieuse est le mythe et non le dogme.
Un important Vers d’Or de Pythagore pose l’attitude religieuse européenne : « Prends confiance, toi qui sait que la race des hommes est divine et que la nature sacrée lui révèle ouvertement toutes choses ». La révélation de la nature sacrée est dans les mathématiques, la physique, la biologie, la psychanalyse, l’identification à l’objet. Aucun conflit possible entre foi et raison, entre science et religion puisque les sciences sont la révélation. Que de folies et de tragé-dies d’évitées si les Pythagoriciens avaient pris le dessus sur les fanatiques venus d’Orient pour le malheur de l’Empire !
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : je sais que les Pythagoriciens ont commis certaines erreurs. C’est pourquoi je tiens à examiner leur idée fondamentale d’un monde donné par l’espace, le temps et nombre.
Exister dans l’espace est bien une condition de la concrétion : aucun objet ne peut exister, sauf à le faire selon trois dimensions, si minimes puissent-elles être ; une feuille de cigarette cesse d’exister si son épaisseur disparaît complètement. Ces trois dimensions dans l’espace sont nécessaires mais pas suffisantes à la concrétion : il faut aussi à l’objet une durée, une dimension dans le temps. Jusque-là, la théorie pythagoricienne est juste.
Mais reste le problème du nombre. De nombreuses structures, la majorité sans doute, échappent à une expression numérique. C’est le cas du rapport entre le rayon et la circonférence, la raison de nombreuses ellipses; c’est aussi le cas du nombre d’or qui a à la fois une définition géométrique (rapport du côté du pentagone au côté de l’étoile à cinq branches inscrite dans le même cercle) et une définition arithmétique (rapport de deux consécutifs dans une série de Fibonacci, autrement dit une série de type a+b=c, b+c=d, c+d=e, etc). Ce nombre est numériquement proche de 1,618, mais est irrationnel, comme pi et bien d’autres. Aussi serait-il plus juste, au lieu de dire le monde donné par l’espace, le temps et le nombre, de le dire donné par l’espace, le temps et le rapport. Mais cette précision apportée, la vision pythagoricienne reste fondamentale non seulement à l’appréhension «païenne» du monde, mais aussi au fonctionnement de l’esprit humain.
Parmi les lois de la nature qui ont pour nous valeur de révélation, j’ai évoqué la biologie. Monsieur B.-H. Lévy ne manquera sans doute pas de pousser les hauts cris, de montrer les duretés des lois de la vie, de prétendre que de telles lois ne peuvent être divines, d’invoquer son cher « Tu ne tueras point ». Oui, la vie est meurtre permanent. Il n’y a qu’une manière de ne plus tuer : c’est de se suicider. Chaque minute, nos brutes de globules blancs dévorent des milliers d’innocents microbes. Il faut fusiller tous les globules blancs comme fascistes. Le végétal dévore le minéral, l’animal herbivore le végétal, le carnassier dévore l’herbivore et l’homme dévore tout, avant d’être lui-même bouffé par les vers. C’est peut- être cela que B.-H. Lévy ressent comme « l’horreur de la nature », mais c’est cette horreur qui est le ressort du tropisme universel, tropisme que Nietzsche a réduit à son essence par sa célèbre phrase : « Tout au monde est volonté de puissance, et rien hormis cela, et toi aussi mon frère, tu es volonté de puissance et rien hormis cela ». Toi aussi mon frère ? Y aurait-il une fraternité possible dans ce monde de dévorants ? Eh oui ! Une heureuse, une vibrante fraternité qui ne se limite pas à nos proches et semblables, mais englobe le tout, le grand Pan.
L’antiquité appelait cette fraternité, cette perception d’appartenance universelle le dionysisme; ce lien relativisait les destinées individuelles et leur dureté; il était religion au sens le plus réel du terme et c’est depuis que nous l’avons perdu que B.-H. Lévy et ses semblables se sentent prisonniers de l’horreur de la nature. Mais aucune révélation, aucune loi du Sinaï, aucune non- violence, aucun parisianisme de la lettre contre l’esprit ne les arrachera à cette « horreur à laquelle même la mort ne leur permet pas d’échapper ». Je rappelle ici que dans Le Testament de Dieu, B.-H. Lévy affirme que la lettre est plus que l’esprit. Il n’est pas le seul à penser ainsi ; témoins ces bouddhistes lamaïstes qui ont installé des bouchers musulmans dans Lhassa pour pourvoir manger de la viande sans tuer. Je m’adresse directement à vous, B.-H. Lévy : oserez-vous soutenir que vous pouvez vous duper avec de pareilles comédies ? Alors, que voulez-vous dire en prétendant que la lettre est au-dessus de l’esprit ? C’est un point sur lequel je reviendrai.
Remarquons en passant que cette société qui se veut aussi peu violente que possible viole la vie animale au-delà de l’imaginable d’il y a seulement soixante ans : l’élevage en batterie, la ponte accélérée par hormones, la fécondation artificielle (sans égards envers les différences de dimensions corporelles entre la race du mâle donneur de semence et la race de la femelle porteuse) sont des monstruosités. Lanza del Vasto avait raison de dire : « Comme vous traitez les animaux, ainsi un jour vous traiterez les hommes ». La fécondation artificielle, les mères porteuses et les manipulations génétiques lui donnent déjà raison.
Oui, la nature est dure et elle a ses raisons. A chaque éjaculation, un homme libère de cinq cent mille à un million de spermatozoïdes ; il doit donc s’en trouver à peine un sur cent millions en moyenne qui atteint son but, la fusion avec l’ovule, et donne un œuf. Mais c’est grâce à cette apparente dureté qu’il est donné à chacun de ne se reproduire que par ce qu’il porte en lui de plus vigoureux. Sans cette dureté, nous serions depuis longtemps tombés au niveau des cloportes et disparus de la planète.
L’essence de l’univers, la volonté de puissance, nous pousse à deux activités fondamentales: manger, donc tuer, pour nous entretenir et nous développer, et nous reproduire, donc nous sacrifier. Nous sacrifier? Mais oui la femelle appauvrit son propre organisme pendant la grossesse et l’allaitement; ceci reste vrai même si cette fonction lui vaut un épanouissement supplémentaire par la suite, ou de mystérieuses protections contre la maladie, la tuberculose notamment, pendant la grossesse; et le mystère ne sera pas moins grand le jour où la science aura décortiqué les mécanismes de cette protection. Par le sperme, le mâle perd des substances extrêmement précieuses; c’est pourquoi les abus sexuels lui valent toutes sortes de maladies. Nous vîmes récemment à la télévision une émission du Commandant Cousteau sur la reproduction des calamars. Ceux-ci copulent jusqu’à l’épuisement mortel dans un féerique ballet d’évolutions gracieuses.
L’orgasme plonge aussi les humains dans un état de volupté proche de la mort, en même temps qu’il efface la crainte de la mort, car tout est accompli !
Sur votre temps rectiligne et notre temps cyclique
Vous ne soulevez pas le problème du temps dans votre ouvrage Le Testament de Dieu. Peut-être n’avez-vous même pas conscience de ce problème et de son caractère fondamental pour toute religion, même si la nature du temps reste implicite, ce qui est le cas pour la quasi totalité des tenants du temps rectiligne qui n’imaginent même pas qu’une perception du temps autre existe.
Le temps biblique est rectiligne. Création, chute, tribulations, rédemption (dont on attend encore les effets), jugement dernier, lequel est une porte qui s’ouvre sur une félicité définitive ou des souffrances également définitives, tels sont les temps forts le long de ce tapis qui n’est pas roulant et dont il est impossible de voir d’où il vient et où il va. Il est bien évident qu’une telle perception du temps est pathogène. Elle donne aux problèmes moraux une intensité angoissante encore aggravée par les interdits antinaturels des religions du désert, par cette démonisation de la nature qui imprègne tout votre livre, comme elle a imprégné les millénaires judéo-chrétiens. Comment ne pas s’affoler devant un jugement dernier définitif? De nos jours, les psychanalystes, même chrétiens, admettent la nécessité de la relativisation de la morale chrétienne pour surmonter une pathologie mentale et caractérielle.
Les athées ne sont nullement à l’abri de la pathogenèse du temps rectiligne, car ils continuent à en porter en eux le concept ; et quant à la morale, ils restent presque tous judéo-chrétiens ; ils le sont fréquemment même plus que bien des chrétiens qui, à travers leur jardin secret, ont rejoint la vraie spiritualité européenne.
On reste perplexe devant une erreur de perception aussi énorme que celle du temps rectiligne. Toutes nos unités du temps ne sont-elles pas des cycles ? Le jour, la lunaison, l’année (l’anneau) sont des cycles. Tous les mouvements cosmiques sont cycliques, même s’ils englobent des dizaines de millénaires de notre temps terrestre. Comparé aux âges d’Hésiode, aux kalpas des Hindous, aux soleils aztèques, le temps biblique est risible ; l’assimilation des jours de la Genèse à des ères géologiques par de nombreux théologiens contemporains est d’une part imparfaitement adéquate, d’autre part n’élimine pas l’évidente erreur du temps rectiligne. Même débarrassé de la traumatisante vision du jugement dernier, le temps rectiligne reste facteur d’angoisse car il oblige à voir la mort comme un passage définitif.
Le temps cyclique pose les problèmes de l’éternel retour de Nietzsche et celui de la réincarnation. Mais depuis Nietzsche, la science nous propose de nouveaux éléments de réflexion. Les travaux de Théodor von Sucek sur le principe de non-identité comme base de l’univers exige ici une brève présentation. Selon Théodor von Sucek, il n’y a pas, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais deux flocons de neige semblables. En outre, les dissemblances entre flocons sont les reflets de dissemblances dans les molécules d’eau qui les ont engendrés. Voilà qui révolutionne bien des concepts et parmi eux l’éternel retour nietzschéen, car il est bien probable que cette non-identité s’applique à toutes les molécules, tant les macromolécules cosmiques que les micromolécules de notre matière terrestre. Le caractère cyclique du temps étant constaté à toutes les échelles connues de mouvement, l’éternel doit se produire, mais avec une perpétuelle diversification. Le panorama des espèces animales et des diverses mutations par leur ancestra-lité (par exemple l’évolution qui mène des poissons aux mammifères via les batraciens, etc.) apportera peut-être des lumières sur cette inconnue.
Sur la réincarnation, il est difficile de prendre position, étant évident que les expériences spirituelles vécues sur ce domaine n’ont de valeur que pour leurs sujets et restent intransmissibles, comme d’ailleurs toutes les expériences de toutes les démarches religieuses.
Je me contenterai donc de faire une remarque de grande portée. Il est certain que la naissance et la mort sont des seuils. On peut les imaginer comme des seuils qui nous sortent du néant et nous y replongent, ou qui nous sortent d’une autre face de la vie et nous y replongent. Dans l’un et l’autre cas, une chose reste certaine: sans ces seuils, il n’y aurait pas de conscience possible, car l’accoutumance abolit toute perception; ce n’est qu’une question de temps. Quelle serait notre conscience si nous étions éternels? Nulle! Nous serions aussi morts qu’un cadavre décomposé. L’éternité est une impossibilité psychologique. La conscience exige les variations; les perceptions exigent les différences: dans une sphère uniformément éclairée par sa périphérie, nous sommes aussi aveugles que dans le noir absolu. Ni éternité, ni félicité éternelle ne sont possibles.
Les composants de notre corps sont soumis aux cycles naturels : cycles de l’azote, du carbone, de l’oxygène et de l’hydrogène, pour ne citer que les principaux (qui correspondent respectivement, soit dit en passant, aux quatre éléments de l’alchimie : terre, feu, air et eau). Pourquoi en irait-il autrement de nos composants énergétiques (l’âme) et psychiques (l’esprit) ? Quiconque n’a pas d’expérience individuelle sur des vies antérieures ne verra là qu’une hypothèse, même si celle-ci est confortée par tout le panorama du temps et de l’espace ; j’ajoute qu’il fera bien de n’y voir que cela, car les marchands de spiritualité sont des fumistes. Mais tout le monde m’accordera que cette hypothèse est infiniment plus vraisemblables que les paradis et enfers de toutes les religions. Et si je peux me permettre deux conseils à ceux qui se cherchent, les voici : d’abord, ne donnez jamais un centime, car tout ceux qui se font payer sont des escrocs ; ensuite mettez- vous à l’écoute de vous mêmes, de vos rêves surtout. Mais là, paraphrasant Paul Valéry, je vous dis : « Ne vous flattez pas de réussir sans une attention poussée à l’extrême dont le chef d’œuvre sera de surprendre ce qui n’existe qu’à ses dépens ». Avant tout, soyez calmes, confiants, relaxés, sans impatience, avec une attention ouverte, mais non braquée. Acceptez l’idée de la réincarnation comme une foi heureuse, sans en faire un dogme, sans en faire étalage. Elle favorisera sans doute l’irruption des souvenirs que vous cherchez. Mais là aussi restez d’impitoyables critiques. La folle du logis est impatiente de vous jouer des tours, de substituer ses fantasmes aux authentiques souvenirs. L’imagination n’est pas dangereuse pourvu que vous sachiez jouir d’elle sans vous laisser abuser.
Vous voilà déjà certains que je crois à la réincarnation. Eh bien! vous commettez une demi-erreur. Je pense que pour se produire, elle exige un lien fort dans le psychisme, autrement dit une forte personnalité. Les vaches au râtelier, les baffreurs de publicité et de mensonges médiatiques mondialement orchestrés, les perroquets qui récitent leur «éducation» morale, les convulsionnaires somnambuliques à la baguette des singes hurleurs du show-business doivent avoir du mal à se maintenir en état de cohésion et à leur mort leurs composants psychiques doivent se dissoudre dans les réserves d’énergies cosmiques indifférenciées. Mais qu’ils se rassurent: pour eux non plus, il n’y a pas d’enfer!


