Le Soleil Fer

Lorsque l’on parle de Thulé, beaucoup évoque cette mystérieuse Société de Thulé fondée en 1918, à Munich, et qui avait, assurait-on, manipulé un caporal inconnu du nom d’Adolf Hitler. Il n ‘est pas une étude sur le national socialisme qui ne fasse la part belle à la Thulé Geselschaft et à son grand maître Rudolf von Sebottendorff. Les amateurs de magie y trouvent leur compte, puisque l’homme était astrologue et fort versé, paraît-il, en sciences occultes.

On retrouvait dans cette histoire la vieille légende de l’apprenti sorcier ; le Fürhrer n’aurait été qu’une sorte de médium entre les mains de puissances si obscures, qu’elles apparaissaient même, à certains, extra-terrestres. Toutes les histoires de vampirisme de l’Europe centrale y trouvaient une nouvelle jeunesse et l’aventure qui devait bouleverser le monde devenait une histoire de table tournante qui aurait justement mal tourné.

Le plus dur ici, est de ne pas faire confiance, et surtout de ne pas croire, les ressorts ésotériques de l’Histoire

Que des hommes et des femmes aient décidé de rester fidèles à l’esprit de Thulé, en plein XX è siècle, semble assez extraordinaire, pour qu’on s’intéresse, un tant soit peu, à leur combat si méconnu et calomnié. Ces quelques inconnus, qui se voulaient si étrangement fidèles à l’héritage lointain des Hyperboréens, avaient-ils découvert le secret de Thulé ?

Ce qui importe, avant tout, c’est que leur aventure, ne doit pas être réduit à une simple équipée politique.

Sur les traces de la mysterieuse « Société de Thulé ».

Les hommes et les femmes de la Société de Thulé voulaient renouer avec leurs aïeux. Car la véritable religion du Nord, c’est d’abord ce lien imprescriptible, dans l ‘espace et dans le temps. Ceux de la Société de Thulé voulaient s’affirmer comme différents. Ainsi, avaient-ils formé une véritable noblesse. Dans un monde qui renie ses origines et se soumet aux modes étrangères, les fils, fidèles à leurs pères lointains, devaient obligatoirement faire figure de lunatiques et de réprouvés. Ils devenaient, à proprement parler, dans tous les sens du terme, des Lucifériens. C’est à dire des porteurs de la torche de la lumière et du défi.

Ils refusaient, aux heures les plus sombres de l’histoire de leur patrie, les idoles à la mode, ils se dressaient contre la révolution égalitariste, contre la démocratie indifférenciée, contre le métissage universel, au nom des vieux dieux du Nord.

Ce qui devait ensuite surgir de leur combat n’est guère intéressant. Hitler ne devait apparaître qu’à la fin de leur histoire. Respecter la stricte chronologie devenait une loi absolue pour restituer le véritable sens de cette équipée.

L’Homme qui devait devenir, en 1933, le maître du IIIè Reich, n’appréciait guère de n’avoir pas été le premier à lever dans Munich l’étendard de sang du défi allemand. Les sbires de sa police avaient saisi, à sa seconde édition, les Mémoires publiées par Rudolf von Sebottendorf dès l’arrivé au pouvoir de son étrange « élève ».

Il faut dire que le fondateur de la Société de Thulé avait donné à son livre un titre qui sonnait comme une provocation : Bevor Hitler kam…, c’est-à-dire Avant que Hitler ne vienne

Tous ceux qui ont écrit sur cette période parlent de cet ouvrage comme d’un texte introuvable et n’en font que des citations tronquées, à l’aide de documents de seconde main. Pourtant il existe un exemplaire dans les réserves de la Bayerische Staatsbibliothek à Munich. Dans ce livre

Sebottendorff à tendance à embellir son personnage et à fort amplifier son rôle. Mais on n’en tient pas moins le document essentiel, celui où le principal acteur de cette équipée se met en scène et évoque ses compagnons. On bénéficie, avec ce document, d’un témoignage direct et intégral.

L’étrange figure d’un « hors- la -loi » saxon.

Sebottendorff est de ceux qui résistent quand tous abandonnent, de ceux qui refusent quand tous acceptent, de ceux qui restent fidèles quand tous trahissent. Il est de ceux qui se retirent quand s’annonce la victoire et disparaissent dans l’ombre, plutôt que de voir transfiguré-leur rêves à ce moment précis où, comme le disait naguère Péguy, « La mystique se transforme en politique. »

Cet homme n’était pas seulement le grand maître d’une société ésotérique qui devait manipuler un certain Adolf Hitler. Il se situait délibérément hors de l’actualité. Il n’était pas, comme le raconte les pseudo-historiens d’aujourd’hui, une sorte de mage qui allait déclencher, par quelques passes magnétiques, l’aventure du IIIè Reich. Il était l’homme d’un autre combat. Il ne luttait ni pour une nation, ni même pour une race, mais pour un esprit.

On a longtemps crût qu’il était enfermé dans un combat politico-militaire, mais il faut comprendre qu’il n’était pas l’homme d’une idéologie mais d’une religion.

Il ne faut pas voir la Société de Thulé, comme appartenant à la « préhistoire » du nazisme. Elle se rattachait à une origine infiniment plus lointaine que le pangermanisme du début de ce siècle, et devait sauter par-dessus la parenthèse que fut la tragédie hitlérienne, pour retrouver, avec son sens profond son actualité.

Munich entre le monde nordique et le monde méridional.

Munich, fondée au XIIè siècle par Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, fut un des hauts lieux de notre passé européen. Il reste dans cette ville quelque nostalgie du fondateur, cousin du fameux empereur Barberousse. L’âme de cette cité ne se résume pas aux quelques flonflons de l’Oktoberfest , quand la bière coule à flots dans la Hofbraüskeller et dans toutes les brasserie en folie.

Le plus étonnant , est que l’aventure, qui devait bouleverser le monde, se soit déroulée dans le cadre étroit d’une province paysanne, assez résolument rebelle aux grands desseins politiques. La Bavière n’est pas la Prusse, et le royaume de Wittelsbach a gardé à travers les siècles une réputation de bonhomie, qui se marie assez mal avec la vocation d’un empire. Et pourtant de Munich allait renaître Thulé…

Le destin de Munich semble déjà inscrit sur une carte de l’Europe. La capitale bavaroise se situe au carrefour du monde nordique et du monde méridional, elle appartient à cette Europe centrale, qui n’est ni tout à fait de l’ Ouest ni tout à fait de l’Est. Dans une Allemagne qui échappe au cancer de la centralisation, Munich peut s ‘affirmer sans rivale. Munich possède, sans aucun doute, un certain « pouvoir » et attire comme un aimant les réprouvés et les originaux. Cela sera sensible aux lendemains chaotiques de la Première Guerre mondiale. Mais le phénomène apparaît plus ancien, comme si la cité des rois de Bavière avait sauvegardé un caractère véritablement magique, auquel la présence de Richard Wagner n’avait, certes, pas été étrangère. Munich la catholique se veut aussi Munich la Teutonique. Malgré toutes les églises baroques et leurs dorures tourmentées, on y respire un air assez païen que vivifient les vents du Walhalla et de l’Olympe. Derrière le sourire des marbres grecs, conservés pieusement dans la Glyptothèque, ce n’est pas le visage du Christ qui s’annonce, mais le visage de Lucifer, le « porteur de lumière » qui se perpétue.

Terre profondément « religieuse » dans tous les sens du terme, la Bavière reste ouverte à toutes les

aventures spirituelles. Le sang bouillonne facilement, fouetté par les effluves de la bière forte, des chansons, de la bonne humeur. Le sens de la communauté, plus vifs que dans le Nord, incite les hommes à se grouper, à faire front, à lutter coude à coude. Et puis l’Oberland est proche, avec son esprit bagarreur. Dans ce pays, rude et naïf, de montagnards et de frontaliers, les Allemands ressentent le besoin instinctif d’affirmer une germanité, d’autant plus fièrement revendiquée qu’elle est racialement moins évidente.

Dans les années les plus noires de la Grande Guerre.

Tout devait commencer quand Rudolf von Sebottendorf arrive à Munich en 1917, et qu’il décide de se lancer dans l’action. La guerre n’est pas terminée. Mais pour tous les Allemands qui savent voir, elle se trouve déjà perdue. La révolution bolchévique et l’intervention américaine désignent quels seront les vainqueurs : Lénine et Wilson..

Pourtant dans l’Allemagne impériale, on se cramponne encore à la certitude de la victoire des armées du Kaiser.

Le sort des peuples ne se joue pas seulement sur le front. L’arrière devient le vrai champ de bataille. En Allemagne, les civils tiennent moins bien que ne pouvait supposer la pompeuse façade Wilhelmienne. Tandis que les meilleurs soldats du monde combattent dans les troupes d’assault, le défaitisme fait rage dans leur propre pays. On fait grève jusque dans les usines de munitions. Dès la fin 1917, une légende tenace va naître : celle du « coup de poignard dans le dos ». Les guerriers des tranchées doivent trouver des responsables à leurs misères et à leurs revers. Les coupables, se seront les politiciens, les embusqués, les agitateurs. Une étrange atmosphère de crainte et de suspicion se répand dans tout l’empire. Les vieux cadres de la monarchie ne résisteront pas à la tourmente. L’esprit mercantile, a depuis longtemps, gangrené la vieille aristocratie germanique. Les agitateurs révolutionnaires ne pourraient rien sans le pseudo-réalisme des banquiers, qui trouvent que se battre durement coûte trop cher.

Face à la contagion soviétique et face à l’intervention américaine, quelques Allemands lucides n’ont plus confiance dans le Kaiser et dans ses armées pour mener la guerre totale. C’est alors que va renaître une singulière « franc-maçonnerie inversée » qui se réclame du passé gothique et porte le nom de Germanenorden. Cet ordre des germains a été fondé en 1912, mais l’approche de la guerre a empêché tout essor. La mobilisation l’a ensuite privé de ses membres les plus actifs, et ceux qui peuvent continuer le combat « sur le front intérieur » sont souvent des vieillards ou des blessés revenus de l’enfer des tranchées. Pourtant à l’assemblée du solstice d’hiver 1917, les survivants de cet Ordre, dont le général von Hermerdinger se veut le grand maître, décident de reprendre leurs activités.

Le Germannenorden apparaît tantôt comme une « Société de pensée », plus ou moins maçonnique, et tantôt comme un « Ordre de chevalerie » pseudo-médiéval. C’était aussi une véritable contre-Eglise d’inspiration paganisante : ses membres prononçait plus souvent le nom de Wotan que celui de Jésus.

Mais le plus frappant à cette époque c’était leur petit nombre. L’Ordre ne devait guère compter plus que quelques centaines de fidèle, très dispersés depuis le début de la guerre.

Renaissance du « Germanenorden» au début de 1918.

L’arrivée de Rudolf von Sebotendorff coïncidait exactement avec la renaissance du Germanenorden. Il comprend mieux que tout autre Allemand de son temps, que la guerre n’est pas seulement militaire et économique, mais aussi « spirituelle ». Selon lui, les ennemis ( Lénine et Wilson), sont avant tout, des idéologues. Lénine et Wilson apparaissent cramponnés à leur doctrine comme à une véritable religion. La démocratie capitaliste et la révolution communiste prétendent régir le monde avec la même foi messianique. En face, les Empires centraux n’ont comme idéal qu’un pangermanisme remontant à Bismark. Guillaume II a mobilisé l’âme germanique et il bénéficie du romantisme guerrier attaché à la dynastie des Hohenzollern. Depuis la revanche de la Prusse sur Napoléon Ier, son pouvoir repose sur une idéologie politique, qui appartient au siècle dernier et se réclame du fameux principe des nationalités. Le Mythe prussien , forgé par Fichte et par Humboldt, cent ans auparavant, agonise dans les tranchées.

Sebottendorff apparaît d’emblée comme un homme étrange. Il porte une lourde quarantaine. D’origine allemande, il a longtemps vécut en Turquie et bénéficie même de la nationalité ottomane. Il se réclame davantage des tribus germaniques que de l’Empire allemand. Il remonte même a un passé encore plus ancien, qui évoque l’unité du monde nordique et la nostalgie hyperboréenne.

Sous la direction de Sebottendorff, et avec son argent, deux publications vont être créées dès 1918. La première, Allgemeinen Ordensnachrichten, Les nouvelles générales de l’Ordre, s’adresse aux initiés et constitue une sorte de bulletin intérieur. La seconde va bien au-delà, elle touche tous ceux que l’on nommerait ailleurs des sympathisants et qui se parent ici d’un titre infiniment plus poétique : le grade d’amitié ( Freundschaftsgrad ). Ce second périodique, dominé par la politique plus que par la philosophie, va s’intituler, Runen, les Runes.

Celui qui va fonder la Société de Thulé, croit qu’il faut mettre ses idées noir sur blanc avant de se lancer dans l’action. Son rêve n’est pas de fonder un parti politique, mais d’abord un société de pensée. Ces deux publications inconnues, Allgemeinen Ordensnachrichten et Runen, ne sont que des brûlots, imprimés pauvrement sur du mauvais papier de guerre. Mais elles vont mettre le feu au poudre.

LHOTELDESQUATRE SAISONS.

En pleine guerre, celui qui se fait appeler le « Baron », parcourt la Bavière pour rassembler les fidèles. En quelques mois, il s’affirme comme le meilleur organisateur du Germanenorden renaissant. Les dirigeant berlinois de L’Ordre décident de lui confier la plus importante « province » de leur association : la Bavière.

Une fois à Munich, le maître de la province de Bavière du Germanenorden va recourir à un moyen insolite : les petites annonces ! Il fait paraître dans les journaux de véritables offres d’emploi, où la seule rémunération proposée est bien entendu la reconnaissance de la patrie, en général, et de l’Ordre en particulier.

Le premier à se présenter sera un certain Walter Nauhaus, un sculpteur ancien élève du Pr. Wackerle. Grièvement blessé sur le front, c’est un garçon dynamique. Rudolf von Sebottendorf lui propose un arrangement :Nauhaus prendra en mains les organisations de jeunesse et éduquera les cadets dans l’esprit de l’Ordre., et le Baron regroupera les personnes plus âgées.

Organisation de la province bavaroise du « Germanenorden »

Très rapidement Sebottendorff recrute trois respectables messieurs, dont la qualité de notable n’empêche pas le profond fanatisme.

Le Dr. Georg Gaubatz, un des responsable de la Rot-Kreuz, préside aux destinées de l’association bavaroise de protection des oiseaux. Le conseiller Rohmeder dirige l’association scolaire Schule Verein. Johanes Hering a déjà milité dans le Hammerbund de Théodor Fritsch. Des trois c’est lui qui semble le plus averti des doctrines secrètes de l’Ordre.

D’autres fidèle ne tarde pas à rejoindre le petit groupe. Pour pouvoir accueillir le public, il aménage un appartement de la Zweigstrasse. Les différents journaux bavarois apprennent aussi au public, par le biais des petites annonces, la tenue des assemblées de la « Loge » dont la première règle est la fidélité au vieil esprit germanique.

Il n’y a, à cette époque rien de clandestin, dans le recrutement du Germanenorden en Bavière. A tous ceux qui manifestent quelque curiosité pour son groupement, Sebottendorff adresse une feuille de recrutement n°1 (Werbeblatt ). Il y fait clairement entendre que doit se constituer en Allemagne une association qui soit aussi une véritable fraternité de sang. Tous ceux qui postulent leur admission doivent en comprendre les principes, inspirés par idéologie « nationale-populaire », et remplir une étrange demande d’adhésion : « [ Je soussigné ] déclare, en connaissance et en conscience, que moi et mes ancêtres, ainsi que mon épouse et les ancêtres de mon épouse, n’ont pas dans les veines du sang d’une race étrangère… »

Ainsi, c ‘est chaque postulant qui décide de lui-même s’il appartient ou non à la grande famille des héritiers de Thulé. Il remplit sa propre déclaration de pureté du sang ( Blutbekenntnis ). Il reçoit alors la Werbeblatt 2, la seconde feuille de recrutement où il découvre une image symbolique du dieu Wotan, ainsi que l’insigne secret de l’ordre : la roue solaire.

Il reste encore au futur Frère à minutieusement remplir un long questionnaire et à l’adresser à Sebottedorff, accompagné d’une photographie.

Une fois le postulant accepté, le Baron leur accorde le grade d’amitié ( Freundschaftgrad ) en personne. Mais ce n’est que le premier, au sein de la hiérarchie secrète de l’Ordre.Le postulant prête alors serment de fidélité au Maître de la province bavaroise du Germanenorden, Fidélité à sa personne, à un groupe et plus encore à sa Doctrine.

Une cérémonie marque son entrée dans la nouvelle communauté, et Sebottendorff ne manque jamais d’adresser au nouvel impétrant et aux témoins qui l’accueillent, quelques paroles symboliques :

« Ainsi, vous revenez parmi nous. Vous faites votre retour parmi votre communauté. Vous retrouvez Thulé. Avec nous, vous rejoignez l’Empire invisible et éternel de nos ancêtres du Nord. »

Rendez-vous dans les salons de l’hotel des quatres saisons.

De nouveaux adhérents ne cessent de rejoindre le petit groupe et les locaux de la Zweigstrasse deviennent trop petit. Le Baron décide de louer une salle plus vaste. Il trouvera ce qu’il cherche, dans la Maximiliamstrasse, une des principales rues de Munich, dans l’hôtel des Quatre saisons ( Vier Jahreszeiten ),qui est de réputation internationale, son nom paraît aussi comme une véritable rencontre symbolique : toute la religion des Hyperboréens était naguère fondée sur le rythme des saisons.

Pour Sebottendorff il vaut mieux répandre des idées que des réunions publiques, car l’atmosphère s’alourdit en Bavière comme dans toute l’Allemagne. Tandis que les soldats se battent durement sur le front, des meneurs essayent de provoquer des grèves et des troubles. En raison de la pénurie de papier, le gouvernement interdit toute création de nouvel organe de presse. Alors le Baron reprendra un journal qui existera déjà. Ce sera le Münchener Beobachter. Il a été fondé au début de l’année 1887 et son directeur, Franz Eher, est, depuis, décédé. Sa veuve reste propriétaire mais se désintéresse de cette entreprise de presse. Finalement il traitera l’affaire pour 5000 marks. La nouvelle propriétaire en titre sera Käthe Bierhaumer, une fidèle de l’Ordre. Sebottendorff prend le titre de rédacteur en chef.

Il présente donc d’abord son journal comme une feuille d’informations sportives, ainsi il aura pour lui la jeunesse, et n’attirera pas tous de suite l’attention de ses ennemis. Aussitôt, il se met à écrire son premier éditorial qui n’a aucun rapport avec le sport :

« Nous devons nous souvenir de ce qu’a dit Disraeli : “La question raciale est la clef de l’histoire du monde. ” Deux conceptions s’affrontent désormais, celle de la race germanique et celle de la race parasite. Au delà des biens matériels, les Germains aspirent à un idéal qui n’est pas celui du christianisme. On a aboli notre religion, on a détruit notre droit, on s’est moqué de notre langue, mais on n’a pas encore détruit notre peuple. Toujours se sont dressé des chefs qui lui ont permis d’échapper à l’anéantissement. Sans cesse, de nouvelles vagues germaniques se sont répandues sur l ‘ Europe et le monde. Et, avec elles, la civilisation. Car la civilisation est venue du Nord. »

Avant que Sebottendorff ne se lance ainsi dans le journalisme, de tels propos n’avaient sans doute jamais été tenus avec une telle conviction et une telle violence. Pourtant, le Münchener Beobachter ne tire qu’à cinq cents exemplaires.

Walter Nauhaus propose le nom de « Thulé »

Il faut trouver un nouveau vocable pour appeler la Loge bavaroise du Germanenorden . Ce sera Walter Nahaus, le chef du groupe des jeunes, qui va suggérer le nom de Thulé. Thulé implique le mystère, le secret même. Seuls ceux qui en sont dignes doivent savoir ce que recouvrent ces deux syllabes. Ainsi naît la Société de Thulé ( Thule Gesellschaft )

La cérémonie de Fondation va avoir lieu le 17 août 1918, dans une ambiance quasi religieuse. Deux Frères sont venus de Berlin et apportent à leurs amis de Munich le salut de la capitale du Reich. Rudolf von Sebottendorff est alors officiellement intronisé comme Maître pour toute la province de Bavière.

Peu à peu, au cours des réunions, va s’imposer le style propre à la Société de Thulé. Une section de chant est constituée. Tandis que des jeunes filles vocalisent sur de vieux lieder germaniques, des virtuoses les accompagnent au piano. Un harmonium fait entendre ses plaintes. Dans toutes les pièces ont peint le symbole de Thulé : la roue solaire victorieuse.

Chaque membre porte un insigne de bronze : deux épieux s’y croisent sur une croix gammée, inspirée par la gravure d’une hache découverte naguère en Silésie. La Thulé Gesellschaft ressemble tout autant à une société savante qu’à une secte religieuse. On s’y soucie d’archéologie, d’histoire, de mythologie, bien plus que de politique.

La politique, en ces mois terribles pour l’Allemagne et pour l’Europe, c’est la guerre. Et tous sont pénétrés des slogans diffusés par le périodique Runen et par le journal Münchener Beobachter : « Toute culture n’existe que dans le combat et ne se développe que par le combat, le combat pour l’existence le combat pour la vie ! » Sans cesse revient, en ces jours de défaite, le même mot de Kampf comme un leitmotiv wagnérien.

Les éditoriaux semblent annoncer l’apocalypse, mais aussi la renaissance : « Tout ce qui vit doit disparaître pour laisser place à une vie nouvelle. Nous, nous mourrons. Mais nos enfants et les enfants de nos enfants vivront. La détresse actuelle des Germains n’est que le seuil d’une vie nouvelle du germanisme. » Suit une étrange supplique d’une inspiration toute païenne : « Seigneur, donne-nous la détresse pour que nous devenions Allemands… »

La révolution de novembre et le serment sans retour.

Le 7 novembre, l’indépendant de gauche Kurt Eisner et le social-démocrate Erhard Auer unissent

leurs efforts pour renverse l’ordre établi en Bavière. Un grand rassemblement se tient sur la Theresenwiese. Les soldats des casernes, dont la plupart sont des embusqués et non des combattants, sont bientôt gagnés à l’agitation. Des brassard rouges apparaissent sur les uniformes. Le général Kraft von Delmensingen est arrêté dans l’hôtel Bayerischer Hof. Le roi de Bavière louis III abandonne la Residenz et prend la fuite. La dynastie des Wittelsbach se trouve destituée et la Bavière devient une république. Dès le matin du 8 novembre, tout est réglé. Les Marxistes arrivent au pouvoir sur les débris de la vieille monarchie. La révolution a aussi triomphé à Berlin. Toute l’Allemagne bascule dans la défaite et dans le chaos. Les matelots révoltés, venus de Kiel, se répandent dans tout le pays en rêvant de Lénine, le nouveau Tsar des prolétaires.

Le samedi 9 novembre 1918, La Société Thulé tient une réunion, où Rudolf von Sebottendorff va prononcer une allocation qui engage désormais les fidèles de Thulé sur une voie sans retour :

« _Mes frères et mes sœurs ! Nous avons vécu hier l’effondrement de toutes les valeurs auxquelles nous étions habitués. A la place des princes de sang, nous voyons apparaître nos ennemis mortels. Il va venir le temps du combat, de la détresse amère, du danger ! L’ennemi de Thulé nous hait d’une haine sans limite. Ce sera désormais, entre lui et nous, œil pour œil, dent pour dent. Celui qui refuse ce combat n’a pas sa place parmi nous. Aussi longtemps que je tiendrai dans mon poing serré ce marteau de fer, je suis décidé à engager la Société Thulé dans le combat ! A ceux qui veulent rester avec moi, je rappelle leur serment de fidélité jusqu’à la mort. Je vous jure, par le soleil triomphant, que je serai le premier à tenir mon serment. La fidélité est la fidélité ! »

Le Maître de Thulé tient à rappeler à ceux qui restent désormais à ses côtés – et rares sont ceux qui ont quitté la salle – quels sont les dieux éternels qu’ils doivent servir :

« _Notre Dieu est le Walvater ( le père du choix, ce qui signifie aussi le père des élus) Wotan. Sa rune est la rune de l’aigle. Notre Trinité réunit Wotan, et ses deux frères Wili et We. Jamais un autre cerveau que celui d’un héritier de Thulé ne peut saisir l’Unité profonde de cette Trinité divine. La rune de l’aigle symbolise aussi une trinité : celle du soleil, celle du feu originel, celle de l’homme hyperboréen. L’Aigle, notre aigle sacré, sera rouge comme le soleil et le feu. Nous le nommons Rötelweih ( le consacré rougeoyant ). A partir d’aujourd’hui, l’aigle rouge devient le symbole de notre combat. »

La fin de l’année 1918

Désormais, l’ordre initiatique doit aussi se transformer en ordre guerrier. Les événements politiques et militaires courent désormais comme chevaux lancés au galop. Le temps des porte-torche semble s’estomper pour faire place au temps des porte-glaive. En cette période troublée, la Société de Thulé décide de tenir réunion sur réunion et de maintenir en permanence les liaisons entre tous les Frères et les Sœurs de Munich.

Lorsqu’il préside la réunion du 10 novembre 1918, Rudolf von Sebottendorff évoque les grands événements qui agitent l’Empire : Les provinces devenues autonomes, sombrent dans l’anarchie. Bientôt, ce sera l’Armistice. La défaite n’est plus qu’une question d’heure.

La Société de Thulé doit survivre. Elle doit résister à tous les bouleversements et à toutes les révolutions. « Nos ennemis ne pourront nous frapper, car ils ne nous trouveront pas. Et pourtant nous serons présents dans le combat gigantesque qui va désormais se livrer. » déclare le Baron. Il poursuit : « La Société de Thulé continuera comme par le passé à se consacrer au travail intérieur, contribuant à transformer chacun de nous en une forteresse de la foi germanique. Pour la lutte extérieure, nous allons créer une association qui ne craindra pas d’apparaître au grand jour et d’affronter l’ennemi à visage découvert. »

Pour une telle organisation militante et guerrière, un nom s’impose aussitôt Kampfbund, la Ligue de Combat.

Kurt Eisner instaure la république de l’utopie égalitaire.

Enfin, la nouvelle de l’Armistice éclate comme un coup de tonnerre. Kurt Eisner, dont la première tentative de soulèvement socialiste avait échoué au mois de janvier 1918, apparaît cette fois, comme le grand vainqueur.

A la défaite succède la révolution. Non pas la prise de pouvoir par un groupe organisé, mais le désordre établi, sous la présidence d’un personnage étrange, qui joue les prophètes.

Ancien journaliste, déjà âgé de plus de cinquante ans, Kurt Eisner pousse jusqu’à la caricature son personnage de bohème. Toujours vêtu d’une houppelande éliminée, la barbe en broussaille, les lorgnons crasseux derrière lesquels clignotent des yeux rêveurs, il apparaît chétif, presque humble. Mais quel orgueil l’habite quand il prêche le socialisme égalitaire et la fraternité universelle ! Sans cesse, il dénonce le militarisme et annonce la fin du rationnement. Il promet le bonheur pour tous et l’approche du paradis sur terre.

Kurt Eisner s’enivre de mots, mais se révèle incapable de maintenir l’ordre. Il a, certes, détruit toutes les institutions traditionnelles, mais ne parvient à rien créer, sans cesse attaquer par l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Les nationalistes le haïssent et les communistes se méfient de lui. Kurt Eisner se dit berlinois, mais ne peut guère cacher qu’il arrive d’un ghetto polonais de Galicie. Le peuple paysan de Bavière comprend, d’ailleurs, assez mal les vaticinations fiévreuses de cet étranger. Son régime, ce sera celui de l’utopie, plus bouffonne que tragique et moins sanglante que ne laissent supposer ses diatribes enflammées contre tous ceux qui refusent ses songeries,

Contre le cercle d’illuminés et de fanatiques qui entourent Kurt Eisner, la réaction s’organise. Rudolf von Sebottendorff fait de la lutte contre le nouveau régime bavarois un impératif absolu. L’hôtel des Quatre Saisons devient le rendez-vous de tous les groupuscules résistants de Munich. Conservateurs et activistes, jeunes écoliers et blessés du front, idéalistes et bagarreurs, tous prennent l’habitude de se retrouver au Vier Jahreszeiten. Tout commence par des réunions et des discours. On pérore autant dans l’hôtel des Quatre Saisons qu’au parlement de Bavière. Les orateurs affirment seulement le contraire de ce que prophétisent les partisans d’Eisner, mais ce ne sont que des orateurs. Les activistes, pourtant, ne vont pas tarder à se manifester et à entraîner les plus timorés.

Les premières armes cachées dans les locaux de l’Ordre.

Lehmann, un libraire-éditeur, qui dirige la Ligue pangermaniste, Alldeutscher Verband, ne tarde pas à s’imposer comme une des personnalités les plus remuantes parmi les petits cercles des Quatre Saisons. Il fourmille d’idées et rêves de complots. Il se prépare comme les marxistes, à la lutte finale. Il sait qu’elle ne sera pas affaire de parleurs, mais de guerrier. Il regroupe des partisans et rassemble fusils, pistolets et grenades. Il n’hésite pas à confier la garde d’un de ses dépôts clandestins à la société de Thulé. Car il fait une confiance totale à Sebottendorff, qui reste de ceux sur qui on peut compter.

De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, la constitution de milice armée devient la seule obsession. Le gouvernement de Kurt Eisner semble impuissant à endiguer le désordre. Un certain Dr Buttmann reçoit du gouvernement bavarois l’autorisation de constituer une sorte de Garde nationale, ou Bürgerwher, pour assurer la sécurité des élections prévues pour le début de l’année 1919. C’est un socialiste de tendance plutôt modérée. Il garde des amis parmi les groupes nationalistes. Un certain lieutenant Kurtz assure la liaison et prévient la Société de Thulé, celle-ci envoie quelques-uns uns de ses adhérents pour s’enrôler, afin de se procurer des armes.

Trois cent volontaires se présentent pour constituer la Garde nationale. Curieux échantillonnage, où se mêle bourgeois et révolutionnaires, militants démocrates et partisans nationalistes. Officiellement, ils veulent « sauver l’ordre » contre toute tentative de putsch. En réalité, ils ne songent qu’à se procurer des armes. Impassible, le docteur Buttmann les inscrit sur une liste et assure qu’ils seront convoqués plus tard.

Mais les adhérents de la Société de Thulé se font arrêter. Le Baron se rend donc au directoire de la police républicaine, et explique au fonctionnaire de police, que ses adhérents venaient s’enrôler pour combattre toute tentative de putsch.

En fin de journée, trente trois membres de la Société de Thulé sont relâchés. Sauf Lehmann et le lieutenant Haak, qui sont fiché depuis longtemps comme extrémistes par la police républicaine, et qui avaient eu le tort de se promener avec un pistolet dans la poche.

Tous les libérés, après cette chaude alerte ne renoncent pas à l’activisme pour autant. Puisque la Garde nationale ne semble pas vouloir d’eux, ils rejoignent le Kampfbund dont le statut hybride, mi-politique mi-militaire, n’a rien de très singulier dans les temps troublés que traverse la Bavière.

Trois communistes russes créent le groupe « Spartakus » bavarois.

La Société de Thulé possède des complicités jusqu’au sein même de la fragile administration bavaroise que Kurt Eisner

Se révèle de plus en plus incapable d’organiser et d’épurer. Rudolf von Sebottendorff et ses amis peuvent se croire tout permis. Ils ont constitué es dépôts d’armes, fondé le Kampfbund, infiltré des hommes à eux jusque dans la police républicaine. Ils se croient désormais capable de frapper un grand coup. Ils veulent profiter d’une réunion publique que doit tenir, le 04 décembre, Kurt Eisner à la station thermale de Bad Aibling pour enlever le ministre et le garder en otage ! Et mobiliser ainsi les paysans traditionalistes.

Le comique d’une telle situation déclenche de gros rire parmi ceux qui sont au courant de cette folle opération. Car le prophète de la révolution bavaroise arrive entouré d’une garde de solides ouvriers socialistes et communistes.

Pourtant, le sous-lieutenant Seldmeier saute sur la scène et veut porter la contradiction, alors que Kurt Eisner commence son discours. Mais le sous-lieutenant se fait traîner dehors, et malgré le tumulte provoqué, il assurera cependant sa fuite.

Rudolf von Sebottendorff et tous ces amis n’ont plus qu’à battre en retraite.

Mais cet incident fait durcir la situation. Après cette tentative manquée, Kurt Eisner se sent en danger et se rapproche de plus en plus des communistes. Pour faire face à la riposte des conservateurs, libéraux et socialistes vont accentuer l’ouverture politique à gauche. Ils connaissent la force prolétarienne que constituent les ouvriers des usines Krupp, implantées à Munich pendant la guerre. La plupart des travailleurs sont des immigrés, venus des faubourgs berlinois, très hostiles aux « péquenots » bavarois, et bercés depuis longtemps par la propagande communiste.

Le 11 décembre 1918, quelques jours après l’affaire manquée de Bad Aibling, un groupe Spartakus se constitue à Munich. Cette fois, il ne s’agit plus de quelques agitateurs de brasserie. Lénine, victorieux à Petrograd depuis plus d’un an, est bien décidé, à étendre sa révolution au monde entier. Car comme chacun sait, s’il ne devient pas international, le communisme semble condamné à plus ou moins long terme.

Ceux qui animent le groupe Spartakus sont d’une autre trempe que Kurt Eisner. Ce sont des agitateurs professionnels, des spécialistes de la subversion. Ils ne sont pas bavarois ni même allemands. Ils sont russes et se nomment Levien, Alexrod et Léviné-Niessen. Ils n’ont qu’un mot d’ordre : la fidélité inconditionnelle à Moscou. Ce trio n’a pas les scrupules humanitaires de Eisner, et sait pertinemment que son règne passe par l’élimination totale des adversaires de la grande révolution.

Néanmoins Rudolf von Sebottendorff estime que leur présence a le mérite d clarifier la situation. Une lutte impitoyable s’engage désormais entre l’esprit de Thulé et ses ennemis.


Voir : l’extraordinaires passé du Baron

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